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Séminaire 2021-2022 : Vie - numérique - santé

Cover slide from the talk “Séminaire 2021-2022 : Vie - numérique - santé”

En biologie comme en médecine, le numérique joue depuis longtemps et de façon croissante le rôle d’outil technique, de la preuve statistique aux bases de données massives et à la publication. Comment s'articulent la connaissance du vivant, la pratique du soin et ces nouvelles technologies?

Montévil, Maël, Giuseppe Longo, and Marie Chollat-Namy. 2022. Séminaire 2021-2022 : Vie - Numérique - Santé

Argumentaire

En biologie comme en médecine, le numérique joue depuis longtemps et de façon croissante le rôle d’outil technique, de la preuve statistique aux bases de données massives et à la publication. Mais elle joue aussi le rôle de modèle mathématique, voire de cadre conceptuel pour une approche théorique et pour une justification de l’action. Du mythe du programme génétique, de l’ADN comme codage complet de l’information biologique, on est passé aux grandes promesses de la médecine de précision, basée sur des corrélations détectées dans des grandes bases de données, à l’individuation des soins (‘‘médecine personnalisée’’) basée sur les données génétiques.

Des parcours scientifiques alternatifs ont eu des difficultés à se frayer un chemin dans le passé et se trouvent encore aujourd’hui marginalisés. L’épigénétique, même restreinte à l’analyse moléculaire du protéome cellulaire, ne retrouve que depuis peu une place en biologie de l’organisme. Une vision unitaire de ce dernier n’est pas encore théorisée de façon satisfaisante et elle est rarement au cœur des projets de recherche, surtout des plus importants, concentrant les moyens autour de projets essentiellement technologiques. On voit alors des difficultés à penser théoriquement le regard global du clinicien sur le malade, du biologiste sur l’organisme et sur son écosystème. Quel rôle le numérique a-t-il eu et continue-t-il à avoir dans l’essor des nouvelles technologies en biologie et en médecine, quel apport constructif et quels biais a-t-il produit suite à ces applications ?

On essayera d’analyser le parcours historique qui a conduit à une nouvelle alliance entre une vision, propre au numérique, de la ‘‘détermination’’ scientifique, qui structure la causalité, et une hégémonie culturelle des outils numériques, qui organisent le social. Un dialogue entre scientifiques et humanistes est au cœur de notre projet. Nous pensons en effet que l’épistémologie des mathématiques et de la physique ont joué un rôle important dans la construction des savoirs du vivant au cours du XXe siècle et que leur impact sur l’humain a été subordonné à des formes de ‘‘gouvernance’’de l’homme et de la nature qui ont façonné la recherche dans toutes les sciences. Il s’agira de comprendre l’articulation de cet impact dans ces dernières années, quand les Big Data et, par conséquent, la « personalized medicine », ont accru le rôle de la collecte des données à partir des tous le « -omics » (genomics, proteomics, metabolomics ...), molécule par molécule. Le but de ces recherches est alors de replacer l’organisme, l’humain et le social, vus dans leur rapport à l’écosystème, au centre des préoccupations dans les sciences du vivant.

Nous pensons que, par le biais d’une réflexion générale, ce séminaire pourra aussi toucher certains des questions d’actualité comme les transformations des systèmes de santé que la pandémie de Covid 19 a contribué à mettre en lumière. Pourraient notamment être abordées :

  • les impasses de la gouvernance de la santé par les nombres (notamment celles du New Public Management du secteur hospitalier) ;
  • la montée en puissance des outils informatiques dans la prévention et le traitement des maladies ;
  • le conflit entre les logiques entre l’accès universel au soins et l’assimilation des biens médicaux à des services marchands ;
  • le lien entre la globalisation économique et la montée en puissance de nouveaux risques sanitaires ;
  • la diversité des systèmes d’assurance maladie ;
  • la solidarité internationale dans le domaine sanitaire.

Yaovi Akakpo - Jeudi, 9 décembre 2021 à partir de 14h30

Professeur, University of Lomé, Fellow IEA 2017-2018

Résilience de la médecine de tradition africaine

Transformation des connaissances/procédures médicales et paradigme d’une médecine naturelle

Il est encore remarquable, dans les villes et villages d’Afrique, que les itinéraires thérapeutiques de bon nombre de malades sont souvent des va-et-vient entre tradi-médecins et hôpitaux/centres. La réalité est que, malgré les règlementations coloniales et postcoloniales, particulièrement discriminatoires à son endroit, la médecine traditionnelle, dans les sociétés africaines contemporaines, est loin d’être anecdotique. Il y a une résilience de la médecine de tradition africaine qu’on ne peut pas justifier, d’un point de vue purement et simplement sociologique, par le coût du soin à la portée de la bourse du pauvre.
D’un point de vue épistémologique, le potentiel résilient de la médecine de tradition africaine, face à la médecine conventionnelle et dominante, peut être repéré aussi bien dans la croyance ou l’adhésion des patients à ses procédures qu’en raison du rapport critique mais valorisant qu’entretiennent désormais avec elle, des pratiques d’hôpital, la recherche botanique et pharmacologique.
A partir de données ethnographiques collectées, au sud Togo, à propos des pratiques traditionnelles de diagnostic et de thérapie, et de leur rapport nouveau avec des pratiques d’hôpital, la recherche botanique et pharmacologique, l’on essaie, dans le papier, une clarification du potentiel résilient de la médecine de tradition africaine. Une telle appréciation, à teneur épistémologique, qui prête une attention particulière au processus nouveau et contemporain de transformation des connaissances et procédures de la médecine de tradition africaine, peut contribuer à élucider ce que peut être le paradigme d’une médecine naturelle.

Repères bibliographiques :

Yaovi Akakpo est philosophe et professeur titulaire à l’Université de Lomé, au Togo, où il dirige le Laboratoire d’histoire, de philosophie et de sociologie des sciences et des techniques. Il a étudié à l’Université de Lomé et à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il est titulaire d’un doctorat en épistémologie et d’un doctorat en histoire, philosophie et sociologie des sciences. Yaovi Akakpo est l’auteur de L’horizon des sciences en Afrique (Peter Lang, 2009), La recherche en philosophie (L’Harmattan, 2012), Science et reconnaissance (Présence africaine, 2016), Le technocolonialisme (L’Harmattan, 2019). Trois ouvrages ont été publiés sous sa direction en 2021 : Accélération et innovation : notions en débats (L’Harmattan, 2021), Humanités numériques et innovation en Afrique (L’Harmattan, 2021), et Aménagement du territoire et sentiers d’économie en Afrique : fonction du bricolage technologique (L’Harmattan, 2021). Ses recherches portent sur les mutations scientifiques et techniques en Afrique, les enjeux de l’invention et de l’innovation, l’histoire des sciences dans les archives orales et les manuscrits africains, l’imaginaire dans les sciences et les pouvoirs du corps.

Ana Soto - 6 janvier 2022, 14h30

École de médecine de l’Université de Tufts, Etats-Unis, Fellow IEA 2021-2022

La prolétarisation de la pensée en biologie

Contrairement à la prolétarisation des artisans, la prolétarisation des biologistes n’a pas commencé par une simplification du travail de laboratoire axée sur la technique, mais par la voie de la théorie. Cet appauvrissement conceptuel a commencé avec l’idée que la biologie pouvait être réduite à la chimie et à la physique, et que les cellules et les organismes étaient analogues aux machines, y compris aux ordinateurs. Plus tard, les biologistes ont réaffecté les concepts fondamentaux qui caractérisaient les organismes à des entités non vivantes et ont remis en question la pertinence du concept d’organisme. En outre, ils ont introduit des notions issues des théories mathématiques de l’information sans procéder à une analyse critique appropriée de leur pertinence pour la biologie. La prolétarisation s’est poursuivie par la simplification des pratiques de laboratoire introduite par les kits de tests commerciaux produisant des résultats numériques. En conséquence, les scientifiques ont concentré leurs efforts sur la production d’immenses quantités de données. Aujourd’hui, ils transfèrent volontiers la tâche de générer des hypothèses aux ordinateurs et aux "data scientists". Pendant que cet appauvrissement théorique se produisait, une minorité de biologistes s’est attachée à élaborer une position philosophique, l’organicisme, fournissant un point de départ pour reconstruire la théorie biologique. Nous postulons que l’appauvrissement théorique mentionné peut être corrigé en utilisant une perspective organiciste pour la reconstruction d’une théorie biologique pertinente et précise. Il existe d’autres sources de prolétarisation que sont les pratiques managériales actuelles qui restreignent le jugement scientifique, comme l’utilisation de la bibliométrie pour évaluer la production scientifique et l’accélération du travail sous la pression de publier massivement et rapidement pour l’avancement de la carrière personnelle. Un engagement critique envers la construction de la théorie peut amener les scientifiques à surmonter et à éliminer ces facteurs de prolétarisation.

Repères bibliographiques :

Ana Soto and Carlos Sonnenschein, 2021, The proletarianization of biological thought, Philosophy World Democracy
https://www.philosophy-world-democracy.org/articles-1/the-proletarianization-of-biological-thought

Marie-Claude Bossière - 10 février, 14h30

Pédopsychiatre, IRI, Paris

L’organisation actuelle des soins psychiatriques basées sur « le secteur » et le conflit avec la nouvelle gouvernance hospitalière

L’organisation des soins psychiques en France s’est construite après la 2ème guerre mondiale sur les principes de la santé pour tous, dans toutes les zones géographiques françaises, dans la continuité des soins, indépendamment du statut social du patient. Elle a permis des innovations, autorisé des initiatives… C’est la politique du « secteur ».

Mais la logique de marchandisation du service public a progressivement attaqué ces fondements, réforme Mattei de 2004, loi Bachelot 2009 ( loi HPST) avec introduction dans l’hôpital des principes de retour à l’équilibre budgétaire et la conversion dans le langage et dans les faits de l’hôpital en entreprise. Les services publics de santé souffrent beaucoup depuis ces années de libéralisation forcée, qui atteignent les principes de solidarité et du soin pour tous.

Parallèlement, les dérives de langage atteignent la pensée médicale, dans sa dimension de prévention, de diagnostic et de thérapeutique. L’introduction dominante du DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), basée sur une accumulation de symptômes faisant diagnostic et se disant a-théorique, produit une invalidation progressive des autres formes de classification, dont la classification française des troubles mentaux. Disparait ainsi la notion fondamentale de processus et d’historicité. Malgré les critiques des cliniciens, le DSM s’impose et contribue à une prolétarisation de la psychiatrie…

Ignacio Chapela - 17 mars, 17h

University of Berkeley

Recounting The Living to Death: Historical Reflections on the Commodification of Life

Following the argument of the Seminar, I will present some of my organized understanding of where counting—and recounting—fits in the extraordinary history of miscarriage that became the biological establishment that dominates today; from taxidermy and taxonomy to Big Data. Since I have the least to say about medical aspects, I will make connections to health, but considering this concept in its broader ecological context.

Scott Gilbert - 14 Avril, 17h

Swarthmore College

"Blurred Lines"- where to draw the boundary

What counts as a "unit" or "individual? Where do the boundaries of one end and the space of zero begin? I wish to draw attention to a problem of closure and autopoiesis, namely that processes don't have distinct boundaries and that these boundaries are often contextual. I will use as examples (1) the holobiont, (2) the gravida, and perhaps (3) the gene. This talk will center on whether sympoiesis--the generation of something by the interactions of two or more entities that change their identity through their interactions--is more appropriate than autopoiesis for discussing the construction of entities. Autopoiesis may be confined to the resilience and resistance to perturbation found in entities already generated by sympoiesis. The "morphogenetic field" of embryologists Paul Weiss, Hans Spemann, and Alexander Gurwitsch may be a model for such entities.