Théoriser le vivant pour sortir des concepts zombies
Revue Audiovisuelle de la Valorisation des Savoirs Scientifiques
Discussion sur le colloque de Cerisy : Théoriser le vivant
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Théoriser le vivant pour sortir des concepts zombies
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La biologie est une discipline en crise conceptuelle. Non pas une crise de résultats, puisque les données s’accumulent à un rythme sans précédent et que les outils de séquençage et d’imagerie ont ouvert des territoires empiriques entièrement nouveaux. Mais une crise de cadres. Les concepts hérités de la deuxième moitié du XXe siècle, construits autour du génocentrisme et de la métaphore du programme génétique, ont produit des observations qui les contredisent. L’épigénétique, les formes d’hérédité non génétique, la variabilité qualitative entre individus d’une même espèce sont autant de phénomènes que les cadres disponibles ne permettent pas d’intégrer sans contradiction. Le problème n’est pas l’absence de faits. C’est l’absence de théorie à la hauteur des faits.
Ce déficit de théorisation est le produit d’un choix institutionnel et épistémologique. Depuis les années 1950, la biologie a privilégié l’approche expérimentale et le développement technologique sur la construction conceptuelle. Les sociétés de biologie théorique qui existent se concentrent sur la modélisation mathématique, non sur les cadres conceptuels fondamentaux. Il n’existe quasiment pas de départements de biologie théorique à proprement parler. Le résultat est une accumulation de contradictions que la discipline ne se donne pas les moyens de surmonter. Pour combler ce vide, les biologistes s’appuient sur ce que l’on pourrait qualifier de « concepts zombies » : des constructions qui ont eu leur validité mais qui sont maintenant intellectuellement indéfendables mais continuent néanmoins d’être utilisées, faute de mieux. Ce manque de rigueur conceptuelle permet des spéculations déraisonnables, par exemple sur l’immortalité ou la reprogrammation des êtres vivants.
La physique et ses limites en biologie
Pour combler ce vide conceptuel, la biologie fait souvent appel à la physique. Ce n’est pas nouveau : la biologie moléculaire est elle-même née de cette alliance dans les années 1940-1950, avec des physiciens qui apportaient leurs méthodes à l’étude du vivant. Mais cet emprunt pose un problème fondamental que l’enthousiasme des débuts a longtemps masqué. La physique pense le changement sur la base de l’invariance. Derrière les transformations, elle cherche des lois stables, des symétries, des quantités conservées. C’est ce qui lui permet de construire des objets mathématiques rigoureux. Mais ce faisant, elle pense le changement de manière anhistorique : ce qui peut advenir est pré-donné, les possibles sont fixés, le réel se déplace dans un espace abstrait dont les dimensions ne changent pas.
La biologie, quant à elle, hérite du XIXe siècle d’une théorie du changement radicalement différente : la théorie de l’évolution. Ce que Darwin a introduit, c’est l’idée d’un changement historique qui n’est pas fondé sur une invariance sous-jacente. La diversification des formes du vivant n’est alors pas un déplacement dans un espace prédéterminé. C’est la production de nouveaux possibles, la création de nouvelles manières de vivre qui n’existaient pas auparavant et dont aucune loi préalable ne pronostiquait l’émergence. Cette différence est fondamentale. En physique, ce qui n’est pas actuel est déjà en puissance, les résultats possibles d’une mesure quantique sont définis avant la mesure. En biologie, les possibles eux-mêmes changent au cours de l’évolution. Le menu des options n’est pas fixé.
Cette différence n’est pas qu’une question de philosophie des sciences. Elle a des conséquences pratiques considérables. L’utilisation des principes d’optimisation en biologie empruntés à la physique illustre le problème. Optimiser suppose de connaître l’espace des possibles. Si cet espace est lui-même variable et partiellement inconnu, l’optimisation n’est pas seulement techniquement difficile, elle est d’abord conceptuellement mal posée. La génétique des populations, qui tend à optimiser la « fitness », et l’économie orthodoxe, qui optimise les gains, partagent cette difficulté structurelle. Elles ont besoin de l’optimisation pour mathématiser, mais la mathématisation elle-même repose sur une présupposition qu’elles ne peuvent pas établir.
Ce que le vivant apprend aux autres disciplines
La question des assurances face au changement climatique rend cette difficulté concrète. Les assureurs font de plus en plus face à des événements extrêmes pour lesquels il n’est pas seulement difficile d’estimer des probabilités puisque ce sont des événements dont la nature même n’est pas connue à l’avance. Ce n’est pas un problème de données insuffisantes mais bien une conséquence de l’historicité du vivant.
Le vivant, placé dans un nouvel environnement, produit des réponses qui ne figuraient pas dans le répertoire des possibles préétablis. La biodiversité, la médecine de précision, la gestion des écosystèmes perturbés, tous ces domaines se heurtent au même obstacle. Les individus d’une même espèce présentent des différences qualitatives qui rendent le traitement statistique insuffisant et obligent les médecins à improviser en fonction de l’histoire singulière de chaque patient.
C’est en ce sens que théoriser le vivant n’est pas une entreprise confinée à la biologie. Le vivant est le cas limite qui révèle les présupposés des autres disciplines. L’économie, la médecine, les sciences de l’environnement fonctionnent avec des outils conceptuels importés de la physique et adaptés à des phénomènes qui obéissent à des logiques historiques. Le vivant rend manifeste ce que ces disciplines préfèrent ne pas voir, à savoir que l’optimisation et la probabilité supposent un espace des possibles stable, alors même que cet espace ne l’est pas.